Valeur du Bitcoin en 2140-une équation pour penser l’inconnu
21/08/2026
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L’année 2140 constitue un horizon particulier pour Bitcoin : c’est autour de cette date que devrait être émis le dernier bitcoin, portant l’offre totale à son plafond définitif de 21 millions d’unités (1). C’est donc un point de référence naturel pour poser une question simple : que pourrait valoir un bitcoin lorsque son émission sera achevée.
La réponse ne peut évidemment pas être une prédiction. À plus d’un siècle, toute réalité économique est nécessairement multifactorielle. Réglementation, technologies, usages monétaires, concurrence entre actifs, évolution des monnaies souveraines, comportements d’épargne ou contexte géopolitique : aucune formule ne peut anticiper l’ensemble de ces paramètres. L’exercice proposé ici relève donc d’une expérience de pensée. Il consiste à poser un cadre, à retenir quelques hypothèses explicites, puis à observer les ordres de grandeur auxquels elles conduisent. Le résultat ne dira pas ce que vaudra Bitcoin en 2140 ; il dira ce que vaudrait théoriquement un bitcoin si les hypothèses retenues se réalisaient.
1_ Renoncer à l’extrapolation
Notre analyse chiffrée prend pour point de départ l’évolution connue du BTC entre 2014 (2) et 2026. Durant cette période, la trajectoire de Bitcoin a été spectaculaire : en un peu plus d’une décennie, son prix est passé de quelques centaines d’euros à plusieurs dizaines de milliers. La tentation serait donc grande de mesurer son taux de croissance historique et de le prolonger jusqu’en 2140. Mais cette méthode devient rapidement incohérente. Une progression de plusieurs dizaines de pour cent par an produit, par l’effet des intérêts composés, une croissance exponentielle. Maintenue pendant plus d’un siècle, elle aboutirait à une capitalisation de Bitcoin supérieure, parfois de très loin, à une part économiquement plausible de la richesse mondiale (3).
Il faut donc abandonner l’extrapolation mécanique du prix et construire un modèle fondé sur des variables économiques extérieures au Bitcoin lui-même. Deux critères seront retenus : la part de la richesse mondiale susceptible d’être représentée par Bitcoin et l’évolution de cette richesse mondiale jusqu’en 2140.
1er critère : la part de la richesse mondiale représentée par Bitcoin
Sur une telle durée, il paraît plus pertinent de mesurer la place relative que Bitcoin pourrait occuper dans le patrimoine mondial que de prolonger son rythme historique de progression. C’est ce changement de perspective qui permet de maintenir l’expérience de pensée dans un cadre économiquement cohérent.
La part de Bitcoin dans cette richesse mondiale sera estimée par comparaison avec l’or. L’or fournit un point de référence particulièrement utile : depuis des siècles, il joue à la fois le rôle de réserve de valeur, d’actif patrimonial, d’instrument de diversification et, dans une certaine mesure, d’actif monétaire de réserve. C’est précisément ce parallèle qui conduit à qualifier fréquemment Bitcoin d’«or numérique ».
La comparaison a naturellement ses limites. L’or est un actif physique qui possède également des usages industriels et ornementaux ; Bitcoin est un actif numérique dont la rareté est programmée. Mais lorsqu’il s’agit de réfléchir à leur fonction de réserve patrimoniale mondiale, cette comparaison devient pertinente. Elle permet surtout d’éviter de choisir arbitrairement nos hypothèses de valorisation : l’or fournit un ordre de grandeur observable, de l’ordre de 2 % de la richesse mondiale, auquel comparer la place future éventuelle de Bitcoin.
2e critère : l’évolution de la richesse mondiale
La richesse mondiale est généralement estimée à partir de la valeur nette des actifs détenus — immobilier, actifs financiers, épargne, participations, etc. — diminuée des dettes. Elle est aujourd’hui évaluée à environ 600 000 milliards de dollars.
Pour notre expérience de pensée, cette richesse doit ensuite être projetée jusqu’en 2140 en termes réels. Son évolution constitue donc une variable du modèle. Nous retenons, à ce stade, une hypothèse centrale de croissance moyenne de la richesse mondiale de 1,5 % par an en dollars constants jusqu’en 2140 (4). Cette hypothèse ne prétend évidemment pas décrire année par année l’évolution de la richesse mondiale. Elle sert à construire une trajectoire de long terme en neutralisant l’inflation, donc en raisonnant en pouvoir d’achat constant.
2_ Construire un modèle de valorisation à l’horizon 2140
Une fois écartée l’extrapolation mécanique du cours historique, il faut construire un modèle qui permette de relier la valeur future de Bitcoin aux deux critères retenus : l’évolution de la richesse mondiale et la part de cette richesse susceptible d’être représentée par Bitcoin. L’objectif n’est pas de produire une formule prédictive, mais un cadre de calcul suffisamment simple pour être compris, discuté et surtout réactualisé dans le temps. Nous pouvons résumer ce raisonnement par la formule suivante : P₂₁₄₀(t) = [Wₜ × (1 + g)^(2140 − t) × s] ÷ 21 000 000
où :
P₂₁₄₀(t) = valeur théorique d’un BTC en 2140 calculée à la date t ;
Wₜ = richesse mondiale réelle connue ou estimée à cette date ;
g = taux annuel moyen anticipé de croissance réelle de cette richesse jusqu’en 2140 ;
s = part de la richesse mondiale que Bitcoin est supposé représenter en 2140 ;
21 000 000 = plafond maximal de bitcoins prévu par le protocole.
Cette formule a surtout un intérêt méthodologique : elle oblige à distinguer clairement ce qui relève du constat, de l’hypothèse et du calcul. À une date donnée, la richesse mondiale connue constitue le point de départ. Le taux de croissance réelle retenu permet de projeter cette richesse jusqu’en 2140. Enfin, la part attribuée à Bitcoin détermine quelle fraction de cette richesse mondiale serait alors représentée par l’actif. Le modèle peut ainsi être recalculé au fil du temps. Si les perspectives de croissance réelle de la richesse mondiale évoluent, la variable g peut être ajustée. Si la place patrimoniale de Bitcoin progresse ou, au contraire, plafonne, la variable s peut également être réévaluée.
L’intérêt de la formule est donc de ne pas figer l’expérience de pensée en 2026. Elle fournit au contraire un cadre permettant de suivre, année après année, l’évolution de la valorisation théorique de Bitcoin à l’horizon 2140. C’est à partir de ce modèle que peuvent désormais être construits plusieurs scénarios de valorisation, en conservant les mêmes hypothèses de richesse mondiale et en faisant varier uniquement la part de cette richesse attribuée à Bitcoin.
3_Trois scénarios à l’horizon 2140
31. Scénario bas : Bitcoin représente 0,5 % de la richesse mondiale
Dans ce premier scénario, Bitcoin aurait survécu, se serait institutionnalisé et serait devenu un actif patrimonial reconnu, mais resterait sensiblement moins important que l’or dans les portefeuilles mondiaux. Le seuil de 0,5 % n’est donc pas choisi parce qu’il aurait une vertu mathématique particulière. Il sert de borne basse cohérente : Bitcoin aurait acquis une importance économique réelle, mais sa place resterait plusieurs fois inférieure à celle occupée aujourd’hui par les grands actifs de réserve tels que l’or.
Sur la base de notre hypothèse commune de croissance réelle de la richesse mondiale de 1,5 % par an jusqu’en 2140, cette hypothèse conduirait à une valeur théorique de l’ordre de 790 000 de dollars constants par BTC
32. Scénario central : Bitcoin représente 2 % de la richesse mondiale
Le deuxième scénario suppose que Bitcoin soit devenu, à maturité, un actif patrimonial mondial dont la place serait comparable à celle de l’or détenu principalement comme actif financier et monétaire (5). C’est ce qui rend l’hypothèse de 2 % particulièrement intéressante.
Elle n’implique ni disparition des monnaies souveraines, ni remplacement du système financier, ni domination de Bitcoin sur l’ensemble des patrimoines. Elle suppose simplement que Bitcoin ait réussi à occuper durablement une place analogue à celle d’un grand actif mondial de réserve.
Dans cette hypothèse, la valeur théorique d’un bitcoin en 2140 serait de l’ordre de 3 millions de dollars constants par BTC
33. Scénario haut : Bitcoin représente 5 % de la richesse mondiale
Le scénario supérieur suppose un changement d’échelle. Bitcoin ne serait plus seulement comparable à une composante financière de l’or : il serait devenu l’un des principaux actifs de réserve de la planète. Le choix de 5 % sert ici de borne haute raisonnée. Il correspond à un ordre de grandeur voisin de la place que peut représenter l’ensemble du stock mondial d’or relativement à la richesse mondiale, plutôt qu’à sa seule composante financière.
À 5 % de la richesse mondiale, la valeur théorique d’un bitcoin atteindrait presque 8 millions de dollars constants par BTC
34. Contraintes et limites
Nous ne retenons volontairement ni 10 %, ni 20 %, ni 50 % : de telles proportions supposeraient un bouleversement beaucoup plus profond de la structure du patrimoine mondial et nous feraient sortir du cadre d’une hypothèse haute encore raisonnablement comparable à un actif existant.
Dans ce cadre, le scénario central des 2 % nous semble le plus intéressant. Non parce qu’il serait le plus probable — personne ne peut aujourd’hui sérieusement attribuer une probabilité fiable à un événement situé en 2140 — mais parce qu’il constitue un point d’équilibre intellectuellement défendable. Il suppose que Bitcoin ait réussi, mais il ne suppose pas qu’il ait tout remplacé. Il serait devenu un actif patrimonial mondial majeur, comparable par son poids à l’or financier, sans devenir pour autant l’unique réserve de valeur de l’économie mondiale.
La grande inconnue reste toutefois la demande. L’une des singularités de Bitcoin est que nous connaissons avec une assez grande précision l’évolution future de son offre, mais nous ne connaissons absolument pas celle de sa demande. La rareté est une condition possible de la valeur, mais elle ne suffit pas à la créer : encore faut-il qu’une demande existe pour l’actif rare.
Bitcoin pourrait tout aussi bien devenir au cours du siècle un actif de réserve détenu par les particuliers, les entreprises, les fonds de pension, les fonds souverains et certaines banques centrales, ou au contraire conserver une place beaucoup plus réduite. Des innovations technologiques, des évolutions réglementaires ou des transformations du système monétaire pourraient renforcer ou affaiblir considérablement son rôle. C’est donc la part de richesse que les acteurs économiques souhaiteront conserver sous forme de Bitcoin qui constituera, à long terme, la variable déterminante.
Conclusion
Imaginer un bitcoin valant -en 2140- plus de 3 millions de dollars en pouvoir d’achat actuel n’est donc ni une prophétie, ni un objectif de cours. C’est le résultat conditionnel d’un scénario précis : celui dans lequel Bitcoin serait devenu un grand actif patrimonial mondial et représenterait environ 2 % de la richesse mondiale au moment où son émission aura pratiquement atteint sa limite définitive.
Cela étant posé, le point le plus intéressant n’est peut-être pas la projection elle-même, mais la distance qui sépare Bitcoin de chacun de nos scénarios. Aujourd’hui, sa capitalisation représente entre 0,2 et 0,25 % de la dernière estimation disponible de la richesse mondiale. Le scénario bas à 0,5 % supposerait donc déjà un peu plus qu’un doublement de son poids relatif. Le scénario central à 2 % impliquerait qu’il pèse environ huit à neuf fois davantage qu’aujourd’hui dans le patrimoine mondial. Quant au scénario haut à 5 %, il supposerait que Bitcoin soit devenu l’un des grands actifs de réserve de la planète.
Présentée ainsi, la question change de nature. Il ne s’agit plus seulement de demander jusqu’où le prix du bitcoin peut monter, mais quelle place il peut réellement conquérir dans l’architecture mondiale du patrimoine. Et c’est peut-être la meilleure façon de suivre sa valeur réelle : non pas seulement en regardant son prix en euros ou en dollars, mais en observant, année après année, la part de la richesse mondiale qu’il parvient réellement à capter.
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NOTES DE BAS DE PAGE
1 Il est généralement admis qu’une partie des bitcoins émis est définitivement inaccessible (perte de clés privées, wallets abandonnés, etc.), mais aucun chiffre fiable ne permet d’en mesurer précisément l’ampleur. Ces unités restant inscrites dans le registre et pouvant théoriquement réapparaître, elles ne sont pas retranchées de l’offre maximale : le calcul retient donc le plafond protocolaire de 21 millions de BTC.
2 Bitcoin naît en 2009, mais il ne dispose pas immédiatement d’un véritable marché de prix suffisamment structuré. La période 2009-2013 correspond encore largement à une phase de formation, avec des échanges étroits, fragmentés et peu liquides. Attribuer à Bitcoin une valeur homogène et comparable en euros dès 2009 donnerait donc une impression de précision trompeuse. L’année 2014 est retenue ici comme point de départ méthodologique de la série chiffrée, parce que le marché est alors suffisamment établi pour permettre des comparaisons annuelles plus cohérentes.
3 Une croissance composée produit des effets exponentiels. Un actif progressant de 30 % par an voit sa valeur multipliée par environ 14 en dix ans, par près de 190 en vingt ans et par plusieurs milliers en quelques décennies. Maintenir de tels taux pendant plus d’un siècle conduirait donc mécaniquement Bitcoin à représenter une capitalisation supérieure à une fraction plausible — voire à la totalité — de la richesse mondiale !
4 Le taux de 1,5 % par an en termes réels constitue ici une hypothèse centrale prudente. Il ne correspond ni à la croissance du PIB français ni à une simple projection mécanique de la croissance mondiale : il vise l’évolution de la richesse patrimoniale mondiale, qui intègre à la fois l’accumulation d’actifs et leur revalorisation. McKinsey Global Institute estime que la richesse mondiale nette est passée d’environ 160 000 milliards de dollars en 2000 à 600 000 milliards en 2024, et souligne qu’elle a progressé plus vite que le PIB, notamment sous l’effet de la revalorisation des actifs. Retenir 1,5 % réel sur très longue période constitue donc une hypothèse modérée après neutralisation de l’inflation, sans exclure la revalorisation réelle des actifs. (mckinsey.com)
5 À partir des valorisations publiées par le World Gold Council (Gold Market Primer: Market size and structure, 01/04/26) et rapportées aux 600 000 milliards de dollars de richesse mondiale retenus ici sur la base de McKinsey, l’or détenu principalement comme actif financier ou monétaire représente un peu plus de 2 % de la richesse mondiale, tandis que l’ensemble de l’or hors sol en représente un peu plus de 5 %. L’écart correspond principalement à la joaillerie et, dans une moindre mesure, aux usages technologiques et autres.
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